Rozalia
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l'histoire         de Rozalia

La folle d’Exarcheia

Un vendredi matin de mai, la place est encore vide. Bientôt, au coin de la rue Thémistokléous avec la rue Andréa Métaxa, à l’”Ancienne”, bâtiment de deux étages étant aujourd’hui le repère des jeunes après avoir été autrefois l’épicerie de Stavros Xinogalas, les petites tables alignées sous les arbres et les stores seront bondées de clients. Des garçons aux jeans usés qui auront garé leurs mobylettes un peu plus bas et qui s’approcheront d’un pas nonchalant, des filles aux cheveux en bataille dont le regard prétendument décontracté ne cessera de regarder à droite à gauche, les uns commanderont un café frappé, les autres un chocolat froid…

Il ne restera pas une place non plus sur les chaises de l’angle un peu plus haut, rues Thémistokléous et Valtetsiou, anciennement la crèmerie du quartier. Devant l’ancienne pâtisserie Floral également, ça va se remplir, au rez-de-chaussée de cet immeuble bleu sur la terrasse duquel retentissait la sirène d’alarme pendant la guerre, en diagonale du Vox, le cinéma de plein-air à la rencontre des rues Thémistokléous et Arachovis.

Je m’engage dans la rue Valtetsiou, rue piétonne. Je passe entre les tables. Avec des nappes à carreaux en plastique. À ma gauche, la taverne “Rozalia”. L’endroit même où se trouvait autrefois le sous-sol de madame Augusta…
“Si tu ne finis pas tes flocons d’avoine, je vais faire venir madame Augusta!” c’est ce que disaient pendant l’occupation les mères du voisinage à leurs enfants pour leur faire peur.

Les flocons d’avoine, c’est ce que l’on cuisinait chaque fois que l’on ne trouvait rien d’autre à acheter à l’épicerie de Stavros Xinogalas – une poignée de riz pleine de cailloux, quelque légume sec moisi, un peu de farine pleine de vermine. Et il fallait qu’elle soit ingurgitée, si fade soit-elle, pour éviter que les enfants n’aient plus que la peau sur les os.

Mais madame Augusta n’était pas seulement la terreur des flacons d’avoine. Elle l’était aussi pour les bêtises, et pour les dégringolades de la colline de Stréphi, et pour les genoux égratignés, pour les vêtements usés qui se déchiraient facilement en jouant au gendarme et au voleur, à cache-cache ou encore à la guerre, avec des armes improvisées en bois…

«Je vais faire venir madame Augusta !»

Et hop,tous au garde à vue , mon frère Manu et ses amis Milon, Léonidas, Jourdain, Alékos et les autres, lesquels allaient déjà tous à l’école. Et moi avec eux, moi la petite, la seule fille, le “bébé” de la compagnie.

Comment ne pas avoir la trouille de madame Augusta? On disait qu’elle mangeait les enfants! Son regard sauvage, ses cheveux teints couleur corbeau, son nez crochu, son dos bossu et ses vêtements sales en lambeaux qui traînaient jusqu’à ses pieds… Elle aparaissait de temps à autres sur le seuil en murmurant quelque mot incompréhensible, ramassait les restes de nourriture que lui laissait parfois Ioanna qui travaillait chez Xinogalas et se laissait ensuite de nouveau engloutir par la pénombre de son sous-sol, duquel parvenaient de drôles de bruits, inexpliqués. Et la nuit, disait-on dans le voisinage, elle se promenait à travers les rues, aussi mortellement dangereux fut-il de sortir après le couvre-feu.
«N’importe quoi ! Moi je ne crois pas qu’elle mange les enfants», dit Milon en relevant fièrement la tête, il se croyait plus grand que les autres..
«Moi je le crois», trembla Jourdain.

«Moi aussi !», s’emballa Léonidas, «avant-hier encore, j’ai vu de mes propres yeux un jeune dans le sous-sol. Je l’ai vu je vous dis ! Il était mince avec le visage pâlichon et il portait un pantalon bleu déchiré»

«Et comment est-ce que tu as pu le voir puisqu’il fait sombre là-dedans?»
Alékos le regardait d’un air méfiant. «Et où est-ce qu’il est maintenant, comment ça se fait que personne d’autre ne l’ait vu?”

«Parce qu’elle l’a mangé, andouille !», lui répondit Léonidas, triomphant.

Il me fut impossible de faire descendre cette soupe à l’eau ce soir-là. Et madame Augusta devenait de plus en plus terrible dans ma tête. Un monstre horrible, une effrayante sorcière, pire encore que ces dragons qui me glaçaient le sang chaque jour lorsque je les voyais passer, exécutant menaçants le tour du quartier avec leurs uniformes vert kaki et leur bottes lustrées qu’ils faisaient claquer fort sur le pavé – gap, goup- les grand les appelaient les Nazis.
Jusqu’à ce qu’un beau jour, madame Augusta ne disparaisse du quartier. Ça devait être en décembre 1943.
«Elle a du mourir de faim et être ramassée par la municipalité», dit mon père en hochant la tête.
«Sûrement qu’elle est sortie une nuit et qu’elle s’est fait embarquer par la Gestapo, qu’est-ce que tu veux, une folle.»pensa ma mère tout haut.
«Peut-être qu’elle s’est fait attraper pour une autre raison», murmura ma cousine Olga d’un air entendu. Olga était pour moi une deuxième mère, une grande sœur, elle était au courant de tout ce qui se passait dans le voisinage. On n’a finalement jamais su comment madame Augusta avait disparu.

Bien des années plus tard, je tombai sur un livre avec les noms des résistants qui avaient été exécutés par les Allemands. Mon regard s’arrêta sur un prénom à la fois familier et inhabituel: «Augusta…»- je ne me souviens plus du nom de famille.
Il était écrit en –dessous «Arrêtée en décembre 1943- Ayant agit sous le pseudonyme Rozalia. Jugée et condamnée à mort pour avoir donné des soins et caché des espions Britanniques ainsi que des membres de la résistance Grecque. Accusée également d’avoir imprimé des prospectus, qui avaient été retrouvés chez elle. Exécutée le 1er mai 1944 à Kaisariani.»

On n’écrivait pas si ses voisins la traitaient de folle, si sa maison était à Exarcheia, dans la rue Valtetsiou. On n’écrivait pas non plus si elle faisait peur aux enfants avec son regard sauvage et son nez crochu, ses cheveux hirsutes couleur corbeau, et les drôles de bruits qui remontaient de son sous-sol – à l’endroit juste où se trouve aujourd’hui le restaurant «Rozalia»…
Un vendredi matin de mai, et la place est déserte pour le moment. Elle se peuplera bientôt de filles aux cheveux en bataille et de garçons aux jeans usés – de grands enfants, en plein dans leur folie : certains auront des doutes, des talents et des rêves, d’autres du désespoir, des piqûres et des cauchemars.
Et moi je remonte la rue Valtetsiou, mon âge et mes souvenirs…. Et je me demande à chaque fois:
Est-ce que c’était de notre madame Auguts dont parlait ce livre?
Est-ce que c’était bien vrai que la folle d’Exarcheia travaillait pour la Résistance ?
Ou bien le nom du restaurant n’est-il qu’une coïncidence?
 

Extrait de l’ouvrage “Le temps du chocolat” de Loty Petrovits Andrutsopulou
éditions ΠΑΤΑΚΗ, 2007
«Le temps du chocolat» est un recueil d’histoires
des années de l’occupation – 2nde guerre mondiale
une collection d’histoires bouleversantes
qu’a vécu l’auteur dans son enfance. ( traduction non officielle de cet extrait de l’ouvrage)

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